La musique au service du vivre-ensemble :
une piste éducative à (re)découvrir

Dans un monde marqué par des tensions sociales, culturelles et environnementales croissantes, la question du vivre-ensemble s’impose comme un enjeu éducatif majeur. Comment former, dès le plus jeune âge, des citoyennes et citoyens capables de coopération, de solidarité et d’engagement collectif ? Et si l’une des réponses se trouvait dans la musique ? C’est le pari du projet EVEM (Éducation et Vivre-Ensemble via la Musique). Celui-ci s’inscrit pleinement dans les engagements liés à l’Objectif de Développement Durable 4.7 des Nations Unies, qui invite à faire de l’éducation un levier pour la paix, la diversité et la citoyenneté mondiale (UNESCO, 2015).

Fortement fondé sur les résultats de la recherche, le projet EVEM vise à promouvoir, dès le plus jeune âge, l’éducation au vivre-ensemble, en mobilisant la musique sous différentes dimensions. Les objectifs spécifiques du projet sont de :

  • Démontrer la pertinence pédagogique de la musique comme domaine puissant pour atteindre le vivre-ensemble ;
  • Développer et fournir aux éducateurs/trices, aux familles et aux élèves des méthodologies et des outils éducatifs.

L’apprentissage du vivre-ensemble constitue l’un des quatre piliers fondamentaux de l’éducation, selon l’UNESCO (2014), aux côtés d’« apprendre à connaître, à faire et à être ». Il ne s’agit pas seulement d’une coexistence pacifique, mais de co-construire des relations sociales fondées sur la solidarité, la justice, la coopération et le respect des différences. Dans un contexte sociétal de plus en plus fragmenté, cette mission prend une dimension d’autant plus essentielle.

Cependant, sa mise en œuvre concrète reste complexe. Si les discours institutionnels valorisent largement le vivre-ensemble, sa traduction dans les pratiques éducatives se heurte à de nombreux obstacles : manque de formation spécifique des professionnel-les de l’éducation, absence de ressources pédagogiques adaptées, pressions liées aux programmes, ou encore temps limité dans la réalité des espaces éducatifs. L’écart entre les ambitions politiques et les réalités du terrain complique l’appropriation de cette thématique par les acteurs/trices de l’éducation, qui peinent à en faire une priorité effective dans le quotidien éducatif (Bélanger, et al., 2018 ; Durisch Gauthier, 2020).

Dans ce contexte, la musique offre des pistes d’action puissantes, mais encore largement sous-utilisées. Présente notamment dans les curriculums scolaires, elle reste trop souvent perçue comme un domaine secondaire, voire facultatif, en comparaison avec les disciplines dites fondamentales. Or, de nombreux travaux soulignent son potentiel éducatif, social et citoyen, en particulier lorsqu’elle est pratiquée collectivement et dans une visée interdisciplinaire.

La musique mobilise simultanément l’écoute, l’expression, la mémoire, la coordination, les émotions et la coopération. Elle permet d’aborder de manière transversale des apprentissages cognitifs, sociaux et relationnels. Les activités musicales collectives, comme le chant, le jeu en orchestre ou l’improvisation, favorisent l’entraide, l’empathie, la régulation émotionnelle et la construction du lien à l’autre (Kirschner & Tomasello, 2010 ; Terrien & Penso, 2024).

Diverses initiatives éducatives, mises en œuvre à différentes échelles, ont clairement mis en lumière les vertus sociales de la pratique musicale. Parmi les exemples les plus emblématiques, figure le programme El Sistema né au Venezuela dès les années 1970, qui utilise l’apprentissage orchestral collectif comme un outil d’intégration sociale pour des enfants issu-es de milieux précaires.

En France, le programme Démos (Dispositif d’éducation musicale et orchestrale à vocation sociale), porté par la Philharmonie de Paris, propose une formation orchestrale gratuite aux enfants éloigné-es des institutions culturelles, en associant musicien-nes, enseignant-es et éducateurs/trices dans une démarche collaborative.

En Suisse romande, des projets comme Orchestre en classe ou les ateliers d’improvisation musicale développés au Conservatoire populaire de Genève montrent que, même à petite échelle, la musique peut favoriser l’expression personnelle, la participation de tous/tes, et l’expérimentation collective, sans hiérarchie de niveau ou de compétence.

Toutefois, ces initiatives présentent également certaines limites, mises en évidence à l’occasion d’un symposium organisé par Thibaut Lauwerier lors du congrès de la Société suisse pour la Recherche en Éducation (SSRE) en 2025, et intitulé “Éducation & vivre ensemble. Vers l’intégration d’approches alternatives ».

La littérature tend parfois à véhiculer une vision trop idéalisée des effets de la musique sur le vivre-ensemble, sans toujours interroger les tensions ou les échecs rencontrés sur le terrain. De plus, la majorité de ces programmes repose sur l’orchestre en classe et la musique classique, ce qui risque d’invisibiliser d’autres pratiques musicales (populaires, locales ou traditionnelles), pourtant porteuses de dynamiques sociales tout aussi riches.

Ainsi, le statut de la musique à l’école demeure ambigu : considérée avant tout comme une discipline artistique autonome, elle peine à être reconnue comme un levier pédagogique transversal au service d’autres apprentissages.

Enfin, nombre de ces projets relèvent du périscolaire ou de structures extrascolaires, ce qui pose la question de leur intégration durable dans l’école publique.

C’est en partant de ces constats que le projet EVEM prend tout son sens. Il cherche à élargir les horizons musicaux en diversifiant les répertoires et en mettant en avant la richesse des pratiques musicales.

L’idée n’est pas seulement de traiter la musique comme une discipline scolaire, mais aussi de l’utiliser comme un outil éducatif transversal, capable de relier différentes dimensions de l’apprentissage. En s’intégrant dans une variété d’espaces éducatifs, qu’ils soient formels ou non formels, EVEM ambitionne de dépasser les limites identifiées et donner à la musique une place plus inclusive, critique et participative dans l’éducation.

Au-delà de son cadre propre, EVEM invite à reconsidérer la place de la musique dans les parcours éducatifs. Quelle valeur éducative lui accorde-t-on aujourd’hui ?

Reconnaître la musique comme outil pédagogique, c’est affirmer que l’éducation ne saurait se limiter aux savoirs académiques. Elle doit également intégrer la construction de soi, la relation aux autres, et l’ouverture au monde. Dans un monde où les repères collectifs se fragilisent, l’école, tout comme les autres espaces éducatifs, ne peut ignorer son rôle fondamental dans la construction du lien social. Par sa capacité à rassembler, à émouvoir, à faire participer, la musique peut devenir un levier concret pour revitaliser cette mission éducative.

C’est précisément l’ambition portée par le projet EVEM : intégrée à une pédagogie cohérente et ancrée dans les contextes locaux, la musique ouvre une voie résolument contemporaine vers une éducation plus inclusive, plus engagée et profondément humaine.

Pour que la musique devienne réellement un levier éducatif, encore faut-il créer les conditions de sa réussite. Cela passe par une formation spécifique des intervenant-es, un véritable soutien institutionnel, et surtout une coconstruction avec les acteurs/trices de l’éducation et les communautés locales (Durisch Gauthier, 2020).

Sans cela, les initiatives risquent de rester symboliques. Mais lorsqu’elles sont portées collectivement et pensées dans leur contexte, elles peuvent offrir une réponse éducative solide aux défis de notre temps.

Et si on donnait enfin à la musique la place qu’elle mérite dans l’éducation.

  • Bélanger, N., Gervais, C., Vienneau, R., & Tétreault, K. (2018). Agir ensemble à l’école inclusive. Québec : PUQ.
  • Durisch Gauthier, N. (2020). L’éducation au vivre ensemble en Suisse : analyse des plans d’études et enjeux de formation. Éthique en éducation et en formation, (8), 12–42.
  • Kirschner, S., & Tomasello, M. (2010). Joint music making promotes prosocial behavior in 4-year-old. Evolution and Human Behavior, 31(5), 354- 364.
  • Terrien, P., & Penso, M. (2024). L’éducation musicale à l’épreuve du vivre ensemble. Travail et Apprentissages, 26(2), 39-60.
  • UNESCO. (2014). Apprendre à vivre ensemble. Paris : UNESCO.
  • UNESCO. (2015). Repenser l’éducation : vers un bien commun mondial. Paris : UNESCO.

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