Les défis du vivre-ensemble en Suisse romande

Éduquer au vivre-ensemble – et non seulement transmettre des connaissances– apparaît aujourd’hui comme une nécessité en Suisse romande. Dans un monde où « le vivre-ensemble ne va plus de soi », il devient urgent de réinventer des formes pédagogiques qui favorisent la rencontre, l’écoute mutuelle et l’engagement collectif (Morel, 2020 : 44-45).

Racisme et xénophobie

En Suisse, la vie quotidienne est marquée par des contacts réguliers entre les différents groupes sociaux : selon l’Office Fédéral de la Statistique (OFS, 2024), près de 4 personnes sur 10 vivant en Suisse sont issues de la migration ; plus de 190 nationalités et plus de 10 communautés religieuses principales coexistent sur le territoire ; et 10 langues largement répandues côtoient les 4 langues nationales.

L’OFS s’intéresse à la coexistence entre les différents groupes sociaux vivant dans le pays, et suit les évolutions de la société en matière de racisme, discrimination et intégration. Depuis 2020, l’OFS observe une tendance à l’augmentation des attitudes xénophobes et hostiles au sein de la population suisse. C’est une rupture avec la tendance vers des attitudes plus ouvertes observée entre 2016 et 2020.

« Près de 90 % de la population suisse déclare être fréquemment en contact avec des personnes ayant une nationalité, une religion ou une couleur de peau différente de la leur. Si ces contacts sont avant tout harmonieux, un tiers de la population éprouve toutefois un sentiment de dérangement face à l’altérité. »

– OFS (2024) : …

Montée des extrémismes

À cette tendance, avérée statistiquement, à l’augmentation des attitudes xénophobes, s’ajoute l’essor de mouvements de jeunesse d’extrême droite. Apparus en Suisse en 2025, mais actifs depuis 2022 environ au niveau de l’Europe, ces groupes néonazis mêlent entraînements au combat et militantisme radical, et se réclament ouvertement de la doctrine fasciste. Les militant-es prônent une vision masculiniste, virile et raciste de la société, basée sur une prétendue suprématie de la « race blanche ».

Plus préoccupant encore, il ne s’agit pas là de mouvements isolés ; le phénomène est en forte croissance parmi les jeunes, à la fois en Suisse et au niveau européen (Izaguirre, 2025). Selon le Global Projet Against Hate and Extremism, qui monitore les mouvements d’extrême droite, « le nombre de branches des Active Club dans les pays occidentaux est passé de moins de 100 en 2022 à près de 250 à la mi-2025 » (Global Project Against Hate and Extremism ; cité par Sarasin & Paterhans, 2026 : …).

« Les Active Clubs représentent le mouvement d’extrême droite qui connaît la croissance la plus rapide depuis plusieurs années. (…) [Ses membres] ont tendance à se percevoir comme des hommes blancs subissant une pression sociale. (…) Le contexte mondial est clairement favorable aux mouvements de jeunesse d’extrême droite en ce moment. »

– Sarasin & Paterhans, 2026 : …

Outre l’essor des mouvements d’extrême droite, la cohésion sociale est également mise à l’épreuve par les phénomènes d’extrémisme religieux et de radicalisation. Qu’il s’agisse de dérives sectaires ou de radicalisation violente (notamment d’inspiration djihadiste), ces mouvances exploitent souvent les vulnérabilités, le sentiment d’injustice ou la quête de sens des jeunes. En leur offrant une identité de substitution et un récit manichéen, ces groupes favorisent un rejet frontal des valeurs démocratiques, de l’égalité de genre et de la diversité (Centre suisse de compétences en matière d’exécution des sanctions pénales (CSCSP), 2026).

Harcèlement en milieu éducatif

Le harcèlement en milieu éducatif, ou harcèlement entre pairs, est une forme de violence constituée d’actes agressifs intentionnels, caractérisés par la répétition et l’abus systématique de pouvoir – et perpétrés par un individu ou un groupe d’individus à l’encontre d’une victime qui ne peut se défendre seule (Smith & Sharp, 2002). On y distingue la violence physique (coups, crachats, mèches de cheveux arrachés…), la violence verbale (injures, humiliations, mépris) et les exclusions et manipulations (rejet, mise en quarantaine, exclusion des groupes de jeu et de travail, rumeurs) (Catheline, 2009). Avec l’utilisation des réseaux sociaux, ces agressions prennent de plus en plus la forme de cyberharcèlement dans l’espace virtuel (OCDE, 2023). Si le phénomène n’est pas nouveau, celui-ci prend pour la première fois des dimensions sans précédent dans les sociétés occidentales.

« 12,3 % des jeunes de 11 à 15 ans ont été victimes de harcèlement-intimidation à une ou deux reprises, et 6,3 % ont été victimes de harcèlement-intimidation au moins deux fois par mois à l’école. »

– SchoolMatters (2026) : …

Il n’existe en Suisse aucun recensement suffisamment systématique de cas de harcèlement, en particulièrement à l’école : la prévention de ce phénomène relève de la compétence des cantons, et certains sont mieux outillés que d’autres pour y faire face (CRSE, 2026).  Seul deux études internationales consacrées à des thématiques plus larges –l’étude HBSC (Health Behaviour in School-Aged Children, Delgrande Jordan, Schmidhauser & Balsiger , 2023) et l’étude PISA– fournissent des données parlantes, bien que partielles, sur ce phénomène en Suisse. 

La Suisse est pointée du doigt depuis les années 2000 par l’étude PISA en matière de harcèlement scolaire : elle présenterait l’indice de harcèlement entre élèves le plus élevé par rapport aux pays voisins. Selon la dernière édition de l’étude, en 2023, 13 % des jeunes suisses de 15 ans ont déclaré être victimes de harcèlement plusieurs fois par mois ou plus souvent (une fois par semaine ou plusieurs fois par mois) (OCDE, 2023). Les garçons, les élèves moins performant-es, les jeunes de Suisse latine et celles/ceux issus de la migration (2e génération) sont plus souvent touché-es que les autres (CRSE, 2026). 

Délinquance dans l’espace public

Cette dynamique de violence entre pairs et d’abus de pouvoir ne s’arrête pas aux portes des établissements scolaires, elle se prolonge et se transforme dans l’espace public. En effet, en parallèle du harcèlement, le vivre-ensemble est mis à l’épreuve par une augmentation de la violence dans les espaces communs, particulièrement chez les jeunes. Selon l’étude nationale sur la délinquance et la victimisation des jeunes (ISRD4), pilotée notamment par la Haute école de travail social de Fribourg (HETS-FR) et publiée fin 2022, la délinquance juvénile est en hausse en Suisse, avec une augmentation notable des délits de violence. Ces incivilités et ces passages à l’acte génèrent un sentiment d’insécurité qui fragilise la cohésion sociale et la confiance interpersonnelle. Les espaces publics, qui devraient agir comme des lieux de rencontre, de dialogue et de brassage social, se transforment parfois en zones de conflit ou d’évitement. Le défi pour les institutions est d’élaborer des programmes de prévention capables d’enrayer ces dynamiques et d’assurer une continuité éducative de l’école jusqu’à la rue, pour réintégrer les jeunes concernés dans un projet sociétal commun (Haymoz, et al., 2024).

Éco-anxiété

En 2024, la Suisse faisait déjà partie des régions du monde le plus durement touchées par le réchauffement climatique. Selon MétéoSuisse (2025 : …), à l’avenir également, la montée des températures sera beaucoup plus marquée en Suisse que dans le reste du monde

Les répercussions du changement climatique sont donc tout particulièrement ressenties en Suisse et elles sont d’ores et déjà mesurables et, surtout, ressenties au quotidien par la population : 

  • des chaleurs plus extrêmes, avec des canicules plus fréquentes, notamment dans les villes et dans les zones de baisse altitude ; 
  • des étés plus secs, avec pour conséquence une perte d’humidité des sols et des difficultés pour les agriculteurs ; 
  • des précipitations plus fréquentes et plus intenses, entraînant des risques pour les habitations ;
  • moins de chutes de neige, y compris à haute altitude, favorisant la fonte des neiges et des glaces.

Ces phénomènes sont perceptibles au quotidien par les enfants et les jeunes, qui non seulement ont peu de prise sur l’avenir de la planète, mais qui seront les plus touchés par ces changements (RTS, 2026).

« Les enfants sont ceux qui ont le moins de prise sur l’avenir de la planète, mais ils seront aussi parmi les plus touchés par ses transformations. »

– Okamoto, et al. (2026) : …

Les enfants et les jeunes craignent donc particulièrement le changement climatique et ses conséquences ; l’avenir climatique génère souvent chez eux colère, tristesse, peur, désespoir et culpabilité (ProJuventute, 2026).

« Dans combien de temps la terre deviendra invivable si on continue comme ça ? » Nora (11 ans)

« Est-ce que dans un avenir proche ou lointain, on pourrait imaginer que les températures se refroidissent ? » Justin (13 ans) et Ninon (10 ans)

« Est-ce qu’il est possible qu’il n’y ait, dans des années, plus de neige en Suisse parce qu’il fera trop chaud ? » Lénaël, 11 ans.

RTS (2025)

Surconsommation

Si la jeunesse exprime une forte éco-anxiété, elle est simultanément prise dans les filets d’une injonction sociale à la surconsommation, incarnée de manière fulgurante par la « fast fashion » (comme la marque Shein). En Suisse, l’une des nations les plus consommatrices de mode au monde, une moyenne de 60 habits neufs par personne est achetée chaque année, soit 100 000 tonnes à l’échelle du pays (Swissinfo, 2025). Ce paradoxe est saisissant : le besoin d’appartenance au groupe et de validation sociale, omniprésent à l’adolescence, pousse de nombreux jeunes à adhérer à des pratiques de consommation extrêmement destructrices pour l’environnement, alors même qu’ils en redoutent les conséquences climatiques. En septembre 2025, une coalition d’ONG a d’ailleurs déversé cinq tonnes de vieux vêtements sur la Place fédérale pour exiger une action politique face à ce désastre écologique. Éduquer au vivre-ensemble implique ainsi d’aider les jeunes à résoudre cette dissonance cognitive, en promouvant des alternatives (comme la « slow fashion » ou la seconde main) qui leur permettent de rester intégrés socialement tout en respectant les limites planétaires (UNIA, 2025).

L’éducation a un rôle essentiel à jouer pour protéger le bien-être émotionnel des enfants face à ces enjeux. Tout en reconnaissant la gravité du changement climatique, il est essentiel d’ancrer l’enfant dans l’espoir : « L’objectif est de transformer les sentiments d’impuissance en sentiment d’efficacité personnelle – la conviction qu’ils peuvent agir » Okamoto, et al. (2026 : …).

Penser le vivre-ensemble aujourd’hui requiert de considérer les enjeux écologiques, qui sont suffisamment importants pour se limiter à un survol avec les jeunes. La conception traditionnelle du vivre-ensemble est souvent strictement anthropocentrée. Il est nécessaire d’opérer un basculement philosophique vers la notion d’« habiter ensemble ». Cette vision reconnaît que l’humanité n’est pas séparée de la nature, mais constitutive d’un réseau d’interdépendances avec les autres êtres vivants et les écosystèmes.

Le modèle actuel, fondé sur la compétition et la croissance illimitée, est antinomique avec les limites planétaires. Si l’école se borne à préparer les élèves à ce marché, elle alimente d’autant plus l’éco-anxiété. Il s’agit d’assumer une posture qui contribue à la transformation de la société :

Critique du système : La rationalité néolibérale (compétition, marchandisation) entrave la solidarité nécessaire à la transition (Dardot & Laval, 2009 ; Fabre & Gohier, 2015).

Culture de l’engagement : L’éducation doit viser la résilience et l’esprit critique face aux impasses du système (education21).

La crise écologique est une crise de nos relations au vivant. Il est nécessaire d’opérer un basculement philosophique : l’humanité n’est pas séparée de la nature, elle en est constitutive.

« La crise écologique est avant tout une crise de nos relations productives aux milieux vivants (…). Mais c’est aussi une crise de nos relations collectives et existentielles, de nos branchements et de nos affiliations aux vivants. »

– Morizot (2020) : …

Outiller les apprenant-es implique de cultiver l’éthique du care (prendre soin). Penser cet avenir commun exige un effort rationnel dépassant les différences culturelles, redonnant toute sa profondeur au vivre-ensemble face à des défis complexes (Lange & Barthes, 2021).

La Suisse romande bénéficie d’une image de prospérité économique et d’égalité qui masque souvent une réalité beaucoup plus contrastée. Aujourd’hui, les inégalités structurelles – qu’elles soient socio-économiques ou fondées sur le genre – touchent directement les enfants et les jeunes, constituant un terreau fertile pour la fragmentation du vivre-ensemble. 

En effet, ces deux formes d’inégalités génèrent des frustrations, des replis identitaires ou communautaires et minent la confiance mutuelle, rendant extrêmement difficile la construction d’un véritable sentiment d’appartenance commun.

Précarité socio-économique

La précarité matérielle frappe de nombreuses familles et installe un sentiment précoce d’injustice chez les enfants. Cette réalité est particulièrement frappante lorsque l’on observe les chiffres à l’échelle nationale et romande :

Pauvreté stricte et risque de pauvreté : Plus de 100 000 à 130 000 enfants vivent dans la pauvreté stricte en Suisse. Si l’on considère le risque de pauvreté (vivre avec moins de 60% du revenu médian), la proportion grimpe drastiquement : environ 1 enfant sur 6 grandit dans un ménage menacé (Caritas Suisse, 2026 ; Office fédéral de la statistique [OFS], 2026).

Surreprésentation à l’aide sociale : Les mineurs (0-17 ans) constituent le groupe d’âge le plus fortement représenté à l’aide sociale. Le taux dépasse régulièrement les 5% au niveau national (contre une moyenne générale autour de 3%) (Office fédéral de la statistique [OFS], 2026).

Spécificités romandes : Les cantons romands urbains (notamment Genève, Vaud et Neuchâtel) affichent historiquement des taux d’aide sociale supérieurs, pouvant atteindre ou dépasser les 6 à 7% chez les mineurs. Les charges fixes, comme les primes d’assurance maladie et les loyers sur l’arc lémanique, absorbent une part immense du budget des classes moyennes inférieures, créant un phénomène de travailleurs et travailleuses pauvres (working poor) (Bennour, 2024 ; Caritas Suisse, 2026).

Cette pauvreté ne se résume pas à un manque financier ; elle est une exclusion sociale directe qui freine le vivre-ensemble. Comme l’ont largement démontré les enquêtes PISA, la réussite scolaire reste fortement corrélée au statut socio-économique des parents, entravant l’égalité des chances éducatives (OCDE, 2023). De plus, les familles précaires coupent d’abord dans les dépenses dites non essentielles comme le sport, la musique ou les sorties culturelles, excluant physiquement l’enfant des espaces où se crée l’appartenance commune. Le renoncement aux soins, souvent dentaires, pour des raisons financières vient renforcer ce sentiment d’injustice et d’abandon (Pro Juventute, 2026).

« Dans les sociétés individualistes, les inégalités sociales ne sont plus seulement des destinées collectives, elles sont vécues comme des échecs personnels et des souffrances intimes, ce qui ruine d’autant plus la cohésion sociale. »

– Dubet (2010) : 14

Comment parler d’égalité des chances et de destin commun lorsque les mineurs constituent le premier groupe bénéficiaire de l’aide sociale ? Cette exclusion crée un clivage « nous » et « eux » dès la cour de récréation, ruinant les efforts de cohésion.

Lorsque des enfants font l’expérience précoce de l’exclusion ou de la marginalisation socio-économique, ils risquent d’intégrer l’idée que l’absence d’équité et de justice sociale est non seulement courante, mais acceptable. Ce vécu intériorisé sape fondamentalement leur confiance envers les institutions et entrave leur capacité à se percevoir comme des citoyens légitimes, capables de participer activement à la construction de la société (UNESCO, 2019). 

Inégalités de genre

Dès le plus jeune âge, les enfants intègrent des normes et des stéréotypes de genre qui dictent leurs comportements et la place qu’elles/ils sont censé-es occuper. Les espaces éducatifs reproduisent encore trop souvent un curriculum caché, notamment à travers des attentes différenciées, ce qui banalise ces dynamiques de domination.

Les conséquences de ces stéréotypes sont visibles dans l’orientation professionnelle : dès la fin de l’école obligatoire, les choix d’apprentissage créent une fracture conditionnant les futures inégalités salariales. Dans le canton de Vaud, pour l’année 2023-2024, les formations professionnelles en santé et social comptaient environ 79 % de jeunes femmes, tandis que les secteurs de la construction et de l’industrie étaient occupés à plus de 90 % par des hommes (Bureau de l’égalité entre les femmes et les hommes du canton de Vaud [BEFH], 2026). Par la suite, le plafond de verre s’installe très tôt : bien que les jeunes femmes romandes soient souvent plus diplômées à la sortie de l’école, le marché du travail les dévalorise immédiatement, et elles accèdent beaucoup moins aux fonctions dirigeantes en début de carrière (Advance / Université de Saint-Gall, 2025).

Dans une société romande axée sur la réussite personnelle, le risque d’un individualisme masqué guette : le vivre-ensemble se réduit à une simple cohabitation pacifique. Les inégalités de genre illustrent parfaitement l’échec de cette cohabitation. Il est difficile de parler d’un destin commun ou de solidarité lorsque l’espace public et scolaire n’est pas sûr de manière égale, notamment face au harcèlement sexiste qui touche majoritairement les jeunes filles (UNIA, 2026 ; Ville de Genève, 2021), ou lorsque les jeunes garçons sont conditionnés à réprimer leur vulnérabilité pour correspondre aux injonctions d’une masculinité traditionnelle, voire au malsculinisme croissant chez les jeunes (Dupuis-Déri, 2018).

Pour contrer cette reproduction systémique dès la petite enfance, il est indispensable de doter les apprenant-es d’outils d’analyse critique. Les structures éducatives ne doivent pas être un lieu de transmission passive des normes dominantes, mais des espaces d’autonomisation (empowerment) où l’on apprend à identifier, remettre en question et déconstruire activement les biais et les rapports de force qui limitent leur plein potentiel (UNESCO, 2019).

Vers un changement de paradigme

Face à ce constat, les efforts pour promouvoir le vivre-ensemble nécessitent un modèle de développement alternatif, capable de dépasser les logiques de compétition. Il est indispensable d’analyser en profondeur les causes de ces nombreuses inégalités, afin de trouver des réponses propices à des changements structurels (Lauwerier, 2017).

Dans ce changement de paradigme, un défi émergent et existentiel se dresse : la place croissante de l’Intelligence Artificielle et de la médiation numérique dans la vie des jeunes. Si la technologie offre des opportunités, elle porte aussi le risque majeur d’une déshumanisation des relations sociales. Les travailleurs sociaux en Suisse alertent déjà sur les dangers d’un « tri numérique » et de systèmes algorithmiques qui éloignent les individus d’une véritable chaleur humaine et renforcent l’isolement social. L’essor de la robotique sociale et des « IA de compagnie » pose un défi éthique : celui d’une technologie qui simule l’affection sans la ressentir. Avant que l’IA ne nous remplace ou ne dicte nos rapports sociaux, il est impératif que les espaces éducatifs réinvestissent ce qui fait l’essence irremplaçable de notre humanité : l’empathie véritable, le contact physique, la solidarité et la nuance émotionnelle. Le vivre-ensemble de demain nécessite de préserver l’authenticité de nos interactions humaines (Dubasque, 2026).

Il est crucial de repenser notre posture éducative et d’aller au-delà de concepts de façade, comme le fait de simplement « faire entrer le monde dans la classe » (Andreotti, 2014) ou d’organiser des journées de sensibilisation ponctuelles. Bien qu’animées de bonnes intentions, ces approches finissent par renforcer les clivages. 

Il faut encourager « les apprenants à réfléchir de manière critique sur les déséquilibres de pouvoir, les injustices et les inégalités de genre qui existent dans leurs propres communautés et dans le monde, et à agir pour les corriger » (UNESCO, 2019 : 19).

L’analyse des relations de pouvoir, socioéconomique comme de genre, doit être replacée au cœur de l’éducation. Sans ce travail critique, les pratiques éducatives reproduisent involontairement des approches ethnocentriques, anhistoriques, dépolitisées, paternalistes, salvatrices et triomphalistes qui tendent à théoriser les déficits, à pathologiser ou à banaliser les différences (De Oliveira Andreotti & De Souza, 2012).

Le risque est grand de voir le vivre-ensemble se réduire à une cohabitation où priment les libertés individuelles au détriment de l’engagement envers le destin commun (Roelens, 2020).

« La fraternité a pour résultat de diminuer les inégalités tout en préservant ce qui est précieux dans la différence. »

– Jacquard (1997) : 45